Hypnose et Qi Gong : une technique globale de renforcement de soi 

Hypnose et Qi Gong : une technique globale

de renforcement de soi 

Un trait d’union entre la pratique de santé traditionnelle chinoise

et celle de l’occident

                                                                                                                                           Par Guillaume Hassler

                                                                                                        Diplômé de l’école centrale d’hypnose et de l’école Shen (Qi Gong)

Introduction

Nous sommes ce que nous pensons. C’est à travers notre pensée (et notre langage) que nous donnons un sens à notre être, à notre subjectivité. Cette importance de la psyché, et par la suite son lien plus ou moins étroit selon les cultures avec la santé (mentale, spirituelle mais aussi physique), traverse et concerne toutes les civilisations, toutes les époques. C’est ainsi à travers notre pensée que nous nous construisons ; c’est à travers elle que nous pourrons donc également modifier notre « intelligibilité » du monde et de nous-mêmes.

Pour cela, nous avons besoin de l’imagination. Propre à tous les êtres humains par-delà leur origine et leurs différences, celle-ci s’offre comme la grande pourvoyeuse de moyens pour configurer le monde1, le penser et déployer notre créativité. Un autre point de vue est toujours possible, et parfois même souhaitable, afin de changer, de se renouveler, d’avancer, de créer, et c’est grâce à notre imagination que notre pensée peut y parvenir.

L’(auto)hypnose est aujourd’hui de plus en plus reconnue, jusqu’à faire partie intégrante de l’arsenal thérapeutique occidental. Ses bienfaits sont constatés par ses praticiens à de multiples niveaux, et l’imagination y joue un rôle important : grâce à cette « présentatrice du pouvoir du possible2», le sujet, immergé dans un état de conscience élargi, peut se relier à son pouvoir inné, à ce don qui est en lui et en chacun de nous, et par là modifier son « programme », son système de références et de pensée.

Mais nous pouvons aller plus loin. Explorons, faisons des liens ! En pratiquant assidûment le Qi Gong (« chi kung »), il apparaît en effet qu’il existe de nombreuses passerelles entre l’hypnose et cet art millénaire de l’énergie. En observant ces deux techniques, tant par le biais de nos connaissances et de notre prisme occidental qu’au travers d’une approche plus « orientale », une « affinité élective » se dessine clairement.

A travers quelques exemples de mise en œuvre associée, nous montrerons les liaisons heureuses entre ces deux techniques. En les associant par-delà les cultures et les modes de pensée, et en les faisant œuvrer de concert, nous trouverons une complémentarité qui pourra s’avérer féconde. Nous pourrons alors montrer que le Qi Gong peut s’envisager comme une autre forme de d’hypnose et emprunter le chemin naissant d’une technique complète de renforcement de soi.

1 « L’homme configurateur de monde » Heidegger, Les concepts fondamentaux de la métaphysique, Gallimard, 1992

2 François Roustang, Qu’est-ce que l’hypnose ?, les éditions de minuit, 1994

Le Qi Gong : une technique millénaire de l’énergie

Le QI Gong est une pratique ou technique millénaire de l’énergie née en Chine. Littéralement étude ou entraînement en rapport avec le Qi (« chi », énergie naturelle qui emplit l’univers), le Qi Gong puise ses racines dans le monde ancestral du Wu (chamanisme chinois). L’idéogramme chinois correspondant au terme Qi est constitué du signe du riz et de celui du souffle.

Grâce à différentes techniques de respiration, de visualisation et de mouvement, il s’agit de ramener l’esprit dans le corps physique et de favoriser ainsi une circulation du Qi harmonieuse dans le corps. Le Qi Gong vise par là le bien-être et le maintien de la santé, à travers la méditation immobile et des exercices méditatifs en mouvement qui permettent de « réguler l’esprit » (Tiao Xin) et de contrôler les émotions. Il peut également viser à soigner la maladie, lorsque celle-ci est déclarée, en complément, selon la médecine chinoise traditionnelle, d’autres traitements plus spécifiques (acupuncture, phytothérapie, etc.).

Le corps est rempli de Qi (le Qi propre à l’homme est le Zhen Qi). Cette énergie se nourrit du Qi céleste (Dian Qi) et du Qi terrestre (Di Qi). L’énergie du ciel -le rayonnement du soleil, la lune et ses effets- influence le Qi de la terre, qui à son tour influence le Qi de l’homme. Cette énergie qui le parcourt circule le long des « douze rivières » ou méridiens du corps humain. Les huit principaux, les « huit merveilleux vaisseaux », se nomment Ren Mai, Du Mai, Yang Qiao Mai, Chong Mai, Yin Qiao Mai, Yang Wei Mai, Dai Mai et Yin Wei Mai. Le corps contient également trois grands centres énergétiques : le Dan Tian inférieur (au niveau du bas ventre), médian (au niveau du cœur) et supérieur (au niveau du front).

Le Qi Gong repose sur trois notions fondamentales, racines et base de sa théorie, et leurs interrelations. Ces « trois trésors de la vie » sont Jing –essence et racine de la vie, corps–, Qi –l’énergie interne du corps humain, le souffle et la force– et Shen –l’esprit de l’être, le centre du mental, des facultés cognitives, de l’intention et de l’attention. Le Qi Gong vise ainsi à conserver son Jing, à renforcer et harmoniser la circulation de son Qi, enfin à apporter « l’illumination » à son esprit. Trouver et renforcer ses racines, adopter les mouvements de la pratique permet de réguler son corps et de prendre soin de son essence. Maintenir l’esprit calme, en paix et centré permet de réguler son esprit et sa pensée. Lorsque le corps et l’esprit sont régulés, il est alors possible de réguler son Qi et de (re)trouver bien-être et équilibre.

L’hypnose : l’art de la suggestion

L’origine de l’hypnose et des phénomènes hypnotiques se perd dans la nuit des temps : leur usage thérapeutique remonterait au chamanisme antique. Longtemps occultée voire rejetée, l’hypnose réapparaît au XVIIIe siècle avec Mesmer. Après plus de deux siècles de rapports complexes avec la science médicale, elle connaît un développement important au XXe siècle grâce aux travaux de Milton Erickson. Elle est aujourd’hui de plus en plus reconnue, jusqu’à faire partie intégrante de l’arsenal thérapeutique occidental.

L’hypnose est une immersion dans un état de conscience élargi qui permet au sujet de relâcher et modifier son système de références (intellectuelles et mentales) en lui donnant accès, à l’aide de son imagination, à des ressources intérieures connues ou insoupçonnées. Elle repose sur la capacité qu’a l’être humain de réorganiser sa psyché en entrant en contact avec son plein potentiel, grâce à une perception élargie : la « perceptude ». Ce contact peut se réaliser lorsque le sujet, en état hypnotique, se coupe de sa pensée, de sa logique et de son self-control. Outre ses multiples utilisations thérapeutiques aujourd’hui reconnues en milieu hospitalier, l’hypnose est un état de veille intense qui nous porte au-delà de la veille restreinte de notre vie quotidienne, nous raccorde à notre inconscient, à notre imagination et à notre capacité de configurer le monde. En mettant à notre disposition des capacités constitutives de nous-mêmes peu ou pas sollicitées, l’état hypnotique désoriente notre appréhension habituelle du monde et de notre propre existence, permet par la métaphore de modifier nos comportements et nos actions.

Le processus hypnotique se décompose en trois étapes : l’induction, la dissociation et la suggestion.

L’induction est l’ensemble des actions mises en œuvre afin de susciter l’état hypnotique ou état élargi de conscience. Elle précède et permet l’entrée dans l’état hypnotique. Il existe différents types d’induction, l’une d’entre elles étant la saturation sensorielle : il s’agit de saturer en même temps les champs auditif, visuel (et/ou gustatif et olfactif) et kinesthésique (sens du toucher), en étant alors conscient simultanément de l’ensemble de ces champs. La conscience est alors submergée d’informations, ce qui permet l’ouverture vers un état de conscience différent et élargi.

La dissociation est une rupture dans l’unité de la conscience et dans la cohésion des perceptions du sujet3. Elle entraîne une réorganisation de l’espace psychique et perceptif. La fixation prolongée du regard sur un point, par exemple, favorise la dissociation de la conscience, une réorganisation de la construction mentale et l’élaboration de nouveaux récits.

Elargie, la conscience est alors disponible, disposée, propice à la suggestion, à savoir une instruction plus ou moins directe exprimée par le thérapeute afin d’agir sur l’inconscient. Il peut également s’agir d’une autosuggestion, dans le cas d’une pratique d’autohypnose, lorsque celle-ci n’est pas guidée par un thérapeute.

En pratique : les liaisons heureuses

Le lien entre Qi Gong et hypnose peuvent se décliner de multiples manières. Les exercices présentés ci-dessous ne constituent que trois exemples des nombreuses passerelles que nous pouvons lancer entre ces deux disciplines complémentaires. Ils sont néanmoins paradigmatiques de l’affinité qui les unit et du potentiel de leur association.

Exercice 1 : Montée du Qi ou la métaphore de l’énergie

Un des premiers exercices de Qi gong tel que l’enseigne Mantak Chia (ouvrage sur le Chi Nei Tsang) consiste à faire monter le Qi dans les mains et le canaliser au travers des paumes. Cet exercice augmente la sensibilité au Qi, le nourrit, le cultive et apaise l’esprit.

Assis le dos droit, la langue au palais (point de contact des deux méridiens Yin et Yang), la respiration régulière, il s’agit de fixer ses mains situées à hauteur du Dan Tian inférieur, paumes vers le visage, les doigts à un ou deux centimètres les uns des autres. En se concentrant sur l’espace entre les doigts et en regardant du coin de l’œil, le Qi sera perçu visuellement comme un halo et dans les doigts. Il pourra également être perçu comme une sensation de picotement ou de chaleur, une absorption ou une attraction de l’énergie.

Comme vu ci-dessus, une des techniques classiques d’induction est la saturation d’un ou plusieurs canaux sensoriels. Ici, avec la fixation des mains, il s’agit de saturer la sensorialité visuelle. Fixer un point, en l’occurrence l’espace entre les doigts, induit au bout de quelques instants une illusion d’optique (le halo). En revenant sans cesse à la focalisation sur ce halo et en gardant ce flou, une confusion va s’installer et induire une transe légère. En focalisant également sur les sensations présentes dans le bout des doigts ou dans les mains, telles que la chaleur ou toute autre sensation, une saturation kinesthésique apparaît et renforce la confusion. Si l’on ajoute la focalisation sur la respiration et l’attention portée à la langue en contact avec le palais, la masse d’informations sensorielles est telle que la conscience est totalement saturée : le cerveau, qui essaie tout d’abord de faire disparaître cette illusion, est alors « désactivé ». D’un point de vue cognitif, la pensée va être concentrée sur la métaphore de l’énergie qui circule dans les mains et l’ensemble du corps. Une sensation agréable renforce cette pensée et un cercle vertueux se met en place. S’ouvre ainsi une porte sur un autre état de conscience : la transe hypnotique.

3 Source : Institut Français de l’hypnose

Exercice 2 : Bander l’arc ou la métaphore de l’archer et de l’aigle

Les pièces de brocart (BaDuan Jin) sont une technique traditionnelle de Qi Gong. Une des huit pièces s’intitule « Bander l’Arc et viser l’aigle ». Il s’agit de « faire comme si » on bandait un arc à droite, puis à gauche, comme pour décocher une flèche en visant un aigle. Le but de l’exercice est de fortifier les muscles des jambes, des épaules et des bras, et d’ouvrir la poitrine afin d’accroître la capacité et l’élasticité des poumons. Cet exercice stimule les vaisseaux des poumons et des reins et augmente la circulation du Qi.

A partir de la position de base de Qi Gong, on fait un grand pas à gauche en prenant la position du cavalier (position Ma Bu). Pieds parallèles, on croise les bras devant la poitrine ; les paumes, l’une sur l’autre, sont dirigées vers le ciel. On étend le bras gauche vers la gauche, comme si l’on bandait un arc. Le pouce et l’index en extension symbolisent l’arc, les yeux fixent avec détermination l’aigle imaginaire. Le bras droit est en même temps dirigé vers la droite en passant par l’épaule, coude fléchi, afin de tirer en arrière la corde de l’arc. Les doigts tiennent la corde. La respiration suit le mouvement : on inspire sur la préparation, on bloque lorsqu’on bande l’arc, on souffle lorsque l’on vise, on bloque et inspire lors du retour à la position de base. On recommence ensuite l’exercice de l’autre côté.

Dans cet exercice, Le processus hypnotique consiste à cumuler différentes inductions. Le mouvement est assez complexe et nécessite une grande attention. La focalisation, couplée à la respiration, constitue une première induction par saturation kinesthésique. De plus, écarter les mains devant les yeux lorsque l’on bande l’arc induit automatiquement un regard périphérique (le regard va suivre à la fois la main qui part devant et celle qui part derrière). Cette induction visuelle sera renforcée par le fait de regarder dans le vide, puisque l’on imagine viser un aigle. Ici intervient la troisième induction, qui fait également office de métaphore : « faire comme si » l’on visait un aigle. Le « faire comme si » –ou comme disent les anglo-saxons : « fake it until you make it »– est un principe efficace et fructueux en hypnose : imiter sincèrement un comportement afin de provoquer son effet. « Je suis capable de viser un aigle et d’être un aigle, symbole de force et de puissance. Je suis donc fort et puissant. Je ressens à la fois la détermination du chasseur et la force de l’aigle lui-même. En devenant l’aigle, seul animal qui peut regarder le soleil en face, j’affronte mes peurs ».

Exercice 3 : Zhan Zuan Gong ou la métaphore de l’arbre initiation au Qi Gong martial Shaolin

L’arbre est un des exercices les plus puissants du Qi gong. Il agit pour la stimulation des reins, du système nerveux central et du système immunitaire.

En respiration abdominale –fondamentale–, la langue au palais, on adopte la position de Qi Gong de base. Les yeux restent ouverts tout au long de la première partie de l’exercice. En légère tension, les paumes des mains vers la poitrine, doigts écartés légèrement arrondis (comme pour saisir un ballon), on place les mains au niveau de la poitrine. On imagine être un arbre, on devient un arbre, et on laisse s’installer cette sensation : on s’enracine dans le sol, on sent sa verticalité, les moindres oscillations de ses feuilles agitées par la brise…

On visualise ensuite une montagne, que l’on va pousser par le point Yang Chi (situé à la pliure du poignet, face supérieure), puis tirer par le point Da Ling (pliure du poignet, face intérieure). Cette première partie de l’exercice peut avoir une durée variable, de 5 minutes au début à progressivement cinquante minutes pour une pratique confirmée.

La deuxième partie de l’exercice consiste à baisser les bras le long des cuisses, sans bouger la configuration des mains, mais cette fois en fermant les yeux. On demeure concentré sur l’extrémité des doigts orientés vers le sol. On sent alors l’énergie parcourir les bras, les mains et tout le corps. On apprécie cet état le temps souhaité, puis on ferme et masse les mains, en revenant doucement ici et maintenant.

Encore une fois, dans cet exercice, l’induction hypnotique va être multiple. Comme précédemment, nous avons une saturation kinesthésique : la position, la respiration et une saturation visuelle. En effet, les yeux sont ouverts, le regard dans le vague en vision périphérique (les mains doivent être dans le champ de vision). Nous provoquons également une dissociation, puisqu’il s’agit d’être un arbre, mais également d’avoir l’intention de déplacer une montagne. L’imaginaire va alors progressivement pouvoir tromper l’esprit et renforcer la transe, celle-ci étant également accentuée par le changement de position à la fin de l’exercice (fermer les yeux et baisser les bras). Une nouvelle saturation visuelle renforce en effet l’état de veille paradoxale : fermer les yeux après les avoir gardés fixement ouverts un certain temps provoque, en plus d’une relaxation immédiate, une nouvelle induction ; baisser les bras induit une sensation kinesthésique puissante : le sang redescend jusqu’aux doigts, provoquant une sensation intense de circulation d’énergie. L’état est alors propice pour une suggestion. Cette dernière partie de la technique de Qi gong (lorsque les mains redescendent) fait écho à une technique célèbre d’Ernest Rossi, hypno thérapeute américain des années 1930.

Cet exercice est remarquable en ceci qu’il imbrique deux métaphores : être un arbre et en ressentir toute la force et la puissance, puis solliciter l’imagination au point de faire bouger une montagne. La force de l’imagination et ici doublement exploitée et renforce encore son effet.

Conclusion

Nous avons constaté, au vu des trois exercices présentés, que l’hypnose thérapeutique et le Qi Gong entrent en forte résonance, se nourrissent, s’enrichissent et se complètent de façon évidente dans leur pratique associée.

Le Qi Gong fournit au niveau purement physique un premier apport très positif, comme gymnastique complète. Il est de plus, selon la médecine traditionnelle chinoise, une pratique de régulation de l’énergie circulant dans le corps. Si l’existence de cette énergie vitale et la présence de méridiens n’ont pas encore été démontrées en occident, il se révèle néanmoins, pour ceux qui le pratiquent, une thérapeutique du corps et de l’esprit grandement bénéfique au niveau organique et énergétique.

Le Qi Gong fournit un espace et un temps (celui des mouvements) favorisant activement l’induction, étape préalable essentielle à l’état hypnotique. Il est également un puissant allié de l’imagination et un riche fournisseur de métaphores de renforcement de soi. Nous le considérons donc comme une forme d’autohypnose à part entière, qui peut nous aider à nous recentrer sur une vitalité organique retrouvée et compléter l’hypnothérapie de façon convaincante.

En partant des inductions multiples et complémentaires que permettent la mise en œuvre simultanée de l’hypnose et du Qi Gong, la voie semble ainsi ouverte pour une expérience thérapeutique très complète. En associant aussi étroitement le corps et la psyché –envisagée à la fois d’un point de vue occidental et dans le sens « chinois » de l’esprit pour le Qi Gong, l’hypnothérapie s’enrichit de manière harmonieuse et, espérons-le, efficace. C’est à cette harmonie et cette efficacité que nous aspirons, convaincu que c’est à la croisée de techniques et d’univers confluents, par-delà les cultures, qu’une autre démarche du renforcement de soi peut s’imaginer.